Une seule éolienne en mer peut contenir plusieurs centaines de kilos d’aimants, et une voiture électrique en embarque plusieurs kilos dans son moteur. Jusqu’ici, presque tous ces aimants venaient d’un seul pays : la Chine. Cette réalité est en train de bouger, car la France revendique désormais une place parmi les rares nations capables de produire des aimants permanents de bout en bout.
La France maîtrise désormais toute la chaîne des aimants permanents
Concrètement, « maîtriser la chaîne » signifie tenir les trois maillons qui transforment une roche en aimant : l’extraction ou l’approvisionnement du minerai, le raffinage des terres rares, puis la fabrication d’aimants haute performance. Le néodyme, souvent associé au dysprosium et au praséodyme, est le cœur de ces aimants. Sans lui, pas de moteur compact ni de générateur d’éolienne performant.
Le sujet avance grâce à l’action conjointe d’industriels comme Orano et de la recherche publique, en particulier le CEA. Le premier apporte l’expérience de la chimie des matières stratégiques et des procédés industriels. Le second développe les briques technologiques : séparation des terres rares, métallurgie des aimants, recyclage. Ensemble, ils comblent les trous qui rendaient la filière française incomplète.
| Maillon | Ce qui se joue | Position française |
|---|---|---|
| Extraction | Sécuriser le minerai et diversifier les fournisseurs | Minerai encore largement importé, partenariats à l’étranger et en Europe |
| Raffinage | Séparer les terres rares, étape la plus verrouillée par la Chine | Capacités françaises en montée en puissance, dont des sites de séparation et de recyclage |
| Fabrication | Produire des aimants frittés ou liés, prêts à équiper des moteurs | Savoir-faire industriel et lignes pilotes soutenus par le CEA et Orano |
Maîtriser la chaîne ne veut pas dire produire autant que la Chine
Le mot « maîtrise » désigne la capacité à faire, pas le volume. Les capacités françaises restent modestes face aux géants chinois. L’enjeu est de disposer d’une filière crédible, extensible et protégée des coups de tabac géopolitiques.
Pourquoi les aimants permanents sont stratégiques
Un aimant permanent garde son champ magnétique sans alimentation électrique. Cette propriété transforme l’électricité en mouvement (et inversement) avec un excellent rendement. C’est ce qui explique leur présence dans les moteurs électriques, les générateurs d’éoliennes, les disques durs, les drones et de nombreux équipements de défense.
Dans une voiture électrique, le moteur à aimants permanents reste très répandu, car il offre un bon compromis entre puissance, taille et efficacité. Côté éoliennes, les modèles à entraînement direct, surtout en mer, embarquent des quantités d’aimants qui se comptent en centaines de kilos, voire au-delà d’une tonne pour les plus grosses machines. Chaque gigawatt installé pèse donc sur les stocks de terres rares.
La dépendance chinoise est ici le vrai problème. La Chine produit environ 90 % des aimants permanents à haute performance vendus dans le monde et domine largement le raffinage des terres rares, une dépendance que l’Europe cherche aussi à réduire sur le ruban HTS pour la fusion nucléaire. Autrement dit, même quand le minerai vient d’ailleurs, il passe très souvent par des usines chinoises avant de revenir sous forme d’aimants.
Les usages qui pèsent le plus lourd
- Les éoliennes, en particulier les grandes machines offshore à entraînement direct.
- Les voitures électriques et hybrides, dont les moteurs synchrones à aimants.
- L’industrie de défense et l’aéronautique, très sensibles aux ruptures d’approvisionnement.
- La robotique et l’électronique, où la miniaturisation dépend de ces aimants.
Le plan national de résilience terres rares

Face à ce constat, l’État a lancé un plan de résilience consacré aux terres rares et aux aimants permanents. Son principe est de couvrir tous les maillons plutôt que de miser sur un seul : sécuriser des sources d’approvisionnement variées, soutenir le raffinage sur le sol français, développer la fabrication d’aimants et faire monter le recyclage des aimants en fin de vie.
Le recyclage est sans doute le levier le plus discret et le plus prometteur. Un moteur usé ou une éolienne démantelée contient des terres rares déjà extraites, donc déjà « payées » sur le plan environnemental. Les récupérer réduit le besoin de minerai neuf et crée une ressource nationale à mesure que le parc électrique vieillit.
Orano et le CEA jouent ici un rôle d’entraînement. L’un connaît les exigences d’une industrie lourde, réglementée et exportatrice. L’autre garantit la maturité des procédés avant leur passage à l’échelle. Cette articulation entre recherche et industrie est précisément ce qui manquait dans le passé, quand plusieurs technologies ont été inventées en Occident avant d’être industrialisées ailleurs.
90 % : l’ordre de grandeur qui explique tout
C’est la part approximative de la Chine dans la production mondiale d’aimants haute performance. Quand un seul pays contrôle une telle proportion, il peut restreindre ses exportations du jour au lendemain, comme il l’a fait en 2025 sur certaines terres rares et certains aimants.
Enjeux géopolitiques et perspectives
La France n’agit pas seule. Les États-Unis ont multiplié les soutiens à leur filière nationale, avec des contrats et des financements publics autour de la production d’aimants. L’Union européenne, elle, a adopté un règlement sur les matières premières critiques, qui fixe des objectifs pour 2030 : produire, transformer et recycler davantage sur son territoire et limiter la part d’un fournisseur unique à 65 % de la consommation d’une matière stratégique.
Dans ce contexte, entrer dans le cercle des pays maîtrisant les aimants permanents envoie un signal fort. Il rassure les industriels de l’automobile et de l’éolien, qui cherchent des fournisseurs européens pour leurs futurs moteurs. Il place aussi la France dans les discussions sur la souveraineté industrielle, où la maîtrise des technologies compte autant que les traités.
Reste le défi du temps et de l’argent. Bâtir des usines, former des techniciens et rendre les prix compétitifs face à une production chinoise très optimisée demandera des années. La filière devra prouver sa rentabilité sans dépendre uniquement des aides, et convaincre les clients de payer parfois un peu plus cher pour une chaîne plus sûre.
Ce qui se dessine, c’est une sécurité d’approvisionnement retrouvée par étapes plutôt qu’une rupture brutale. Les prochaines années diront si les capacités annoncées atteignent des volumes industriels réels. Une chose est déjà acquise : la transition énergétique ne se fera plus sans que l’Europe garde la main sur ses aimants.





