Il fut un temps où se marier allait de soi. Aujourd’hui, c’est un choix que l’on repousse, que l’on remplace parfois, ou que l’on ne fait jamais. Les séries historiques de l’Insee montrent que ce changement de rythme s’est installé autour du milieu des années 2000. Voici ce que disent les chiffres, et ce qu’ils racontent de nos façons de vivre en couple.
Que révèle l’Insee : un basculement au milieu des années 2000
Dans son bilan démographique et ses données d’état civil, l’Insee constate un tournant net. Après un pic conjoncturel en 2000, avec environ 305 000 mariages, la France passe sous la barre des 280 000 unions par an dès le début des années 2000. Elle n’y reviendra plus, hors période exceptionnelle. Le nombre de mariages continue ensuite de reculer jusqu’à la première moitié des années 2010.
Ce que l’on appelle le basculement tient donc en trois mouvements qui se rejoignent. Le taux de nuptialité s’érode durablement. L’âge au premier mariage grimpe sans cesse. Et le PACS, créé en 1999, s’installe comme une vraie alternative pour les couples de sexe différent.
La nuance compte. Le mariage n’a pas disparu, il a changé de statut. Il n’est plus l’étape obligée de la mise en couple, mais une option parmi d’autres, souvent choisie après plusieurs années de vie commune, voire après l’arrivée d’un enfant, dans un contexte où les grossesses tardives progressent depuis 2010.
La chute historique de la nuptialité
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il faut remonter à l’après-guerre. En 1946, on célèbre près de 390 000 mariages, dans un pays qui rattrape le temps perdu. Le record absolu date de 1972, avec environ 416 500 unions. Le taux de nuptialité atteint alors près de 8 mariages pour 1 000 habitants. Il tourne aujourd’hui autour de 3,5 pour 1 000.
| Année | Mariages célébrés (ordre de grandeur) | Repère |
|---|---|---|
| 1972 | 416 500 | Record historique |
| 2000 | 305 000 | Dernier sursaut |
| 2005 | 276 000 | Le basculement est installé |
| 2010 | 245 000 | Poursuite de la baisse |
| 2013 | 231 200 | Niveau le plus bas depuis 1950 |
| 2020 | 148 000 | Effet des restrictions sanitaires |
| 2023 | 244 000 | Rebond après la crise |
Ces séries longues montrent une pente régulière, sans retour durable au niveau d’avant. Le chiffre de 2013, le plus faible depuis 1950, a d’ailleurs marqué les esprits. Il s’explique en partie par l’effet de génération : les classes creuses et la baisse de la propension à se marier pèsent davantage que la démographie pure.
305 000 à 245 000 : dix ans de recul en un coup d’œil
Entre 2000 et 2010, la France perd environ 60 000 mariages par an. Le rythme dépasse ce que le seul vieillissement de la population expliquerait, ce qui confirme un vrai changement de comportement.
On se marie plus tard et moins souvent

Le recul du nombre d’unions s’accompagne d’un vieillissement du calendrier. En 2000, l’âge moyen au mariage tournait autour de 30 ans pour les hommes et 28 ans pour les femmes. Il dépasse désormais 35 ans pour les deux sexes chez les couples de sexe différent. Ce décalage d’environ sept ans en une génération est l’un des repères les plus frappants de l’Insee.
La raison est simple à comprendre. Les études s’allongent, l’entrée dans un emploi stable se fait plus tard, et l’on s’installe d’abord en concubinage ou en union libre. Le mariage vient souvent couronner une relation déjà bien établie, parfois après la naissance des enfants, qui n’est plus liée à l’union comme elle l’était dans les années 1960.
Premier mariage et remariage
La distinction entre premier mariage et remariage éclaire une autre facette. Le premier mariage reste très majoritaire, mais les remariages représentent une part non négligeable des unions : un mariage sur cinq environ concerne au moins un époux déjà marié. Le divorce, qui touche des dizaines de milliers de couples chaque année, alimente ce vivier de personnes qui se remettent en couple sans forcément repasser devant le maire, une dynamique à mettre en lien avec l’explosion des familles monoparentales.
Beaucoup de divorcés choisissent en effet une nouvelle union libre, ou un PACS. Le remariage n’est plus la suite logique d’une séparation.
PACS et nouvelles formes d’union : une concurrence au mariage
Le PACS, entré en vigueur en 1999, démarre timidement avec environ 22 000 contrats la première année. Il grimpe ensuite très vite pour dépasser les 200 000 par an au début des années 2010. Dans les années récentes, on approche un PACS pour un mariage, ce qui change complètement la lecture des statistiques : le recul du mariage ne signifie pas forcément moins de couples engagés.
Le PACS séduit par sa souplesse. Il se conclut et se dissout plus facilement, tout en offrant un cadre juridique et fiscal proche de celui des couples mariés. Pour de nombreux célibataires qui se mettent en couple à 30 ans passés, c’est une étape intermédiaire très pratique, que certains transforment ensuite en mariage.
Idée reçue : « on ne se marie plus »
Faux. Environ 240 000 mariages sont encore célébrés chaque année. Ce qui change, c’est le moment choisi, la place du mariage dans le parcours de vie et la concurrence de l’union libre et du PACS.
Le mariage pour tous a-t-il changé la donne ?
La loi du 17 mai 2013 ouvre le mariage aux couples de même sexe. Les premières années, on compte plus de 10 000 unions, avant un rythme plus modeste de plusieurs milliers par an. Cette réforme a modifié la composition des mariages sans enrayer la tendance globale : le mariage pour tous a élargi l’accès à l’institution, mais il n’a pas relancé la nuptialité dans son ensemble.
Pourquoi ce basculement ? Les facteurs sociaux
Les démographes avancent plusieurs explications qui se combinent. L’autonomie financière des femmes, désormais nombreuses sur le marché du travail, a réduit la dimension économique du mariage. La précarité de l’emploi chez les jeunes adultes retarde les projets à long terme. Enfin, les mœurs ont évolué : vivre ensemble sans être marié, avoir un enfant hors mariage ou rester célibataire ne suscite plus de jugement social.
La montée des divorces depuis les années 1970 a aussi laissé des traces. Voir ses parents se séparer pousse certains à se méfier d’un engagement perçu comme irréversible, et d’autres à préférer une formule plus légère.
Depuis la crise sanitaire, la tendance s’est un peu brouillée. Le creux de 2020 a été suivi d’un rattrapage, avec plus de 240 000 mariages en 2022 et 2023. Cela ne remet pas en cause le tournant du milieu des années 2000, qui reste visible dans toutes les séries de l’Insee : le mariage est devenu un choix tardif et assumé, plus qu’une évidence.
Ce qu’il faut retenir

Le basculement du milieu des années 2000 tient à la conjonction d’une nuptialité en baisse, d’un âge au mariage qui s’envole et d’une diversification des formes d’union. Les données chiffrées de l’Insee, depuis l’après-guerre, dessinent un pays où l’on se met en couple autrement, sans forcément moins s’engager. Le mariage, lui, garde sa force symbolique, mais il arrive plus tard dans la vie.

