Descendre à plusieurs milliers de mètres est déjà une prouesse. Y arracher un morceau de roche intact, puis le remonter à la surface, en est une autre, bien plus rare. C’est cette capacité précise que la Chine vient de revendiquer, et elle la place aux côtés des États-Unis dans un cercle très fermé, à l’image de la France rejoignant le club restreint des pays maîtrisant les aimants permanents.
L’exploit chinois : de la roche prélevée dans les grands fonds
Concrètement, il ne s’agit pas seulement de plonger ou de filmer le plancher océanique. Il s’agit de prélever de la roche en place, directement sur le fond, à l’aide d’un dispositif de carottage ou de forage manœuvré à distance ou depuis un engin habité. L’échantillon doit ensuite remonter sans être abîmé, ce qui reste très délicat quand on travaille par plus de 6 000 mètres de profondeur.
Cette distinction compte. Ramasser un caillou avec un bras robotisé ne dit pas la même chose que détacher un cylindre de roche dure qui conserve sa structure interne. Ce second type d’échantillon est celui que les géologues recherchent, car il raconte l’histoire de la croûte terrestre, des failles et des fluides qui circulent sous les fonds marins (un peu comme le continent englouti de Zealandia découvert sous la Nouvelle-Calédonie).
Les détails techniques publiés restent partiels, comme souvent pour les programmes d’État. On sait en revanche que Pékin s’appuie sur une lignée d’engins habités et de robots sous-marins construits en une quinzaine d’années, dont le Jiaolong et le Fendouzhe.
Les trois pays qui maîtrisent cette technologie
D’après les annonces relayées, la Chine devient le troisième pays capable de réaliser ce type de prélèvement dans les zones abyssales, après les États-Unis et le Japon. Ces deux nations disposent depuis longtemps d’une expérience solide en exploration des fonds marins, grâce à des programmes de recherche scientifique menés sur plusieurs décennies.
Attention toutefois à ne pas confondre capacité de plongée et capacité de prélèvement. La France, la Russie et d’autres pays ont aussi eu des submersibles qui descendent autour de 6 000 mètres. Le critère qui fait le club des trois, ici, est la maîtrise du prélèvement de roche à ces profondeurs, pas la simple présence d’un engin sur le fond.
| Pays | Engins emblématiques | Repère de profondeur |
|---|---|---|
| États-Unis | Alvin (submersible habité) | Environ 6 500 m |
| Japon | Shinkai 6500, navire de forage Chikyu | Environ 6 500 m |
| Chine | Jiaolong, Fendouzhe | 7 062 m (Jiaolong, 2012), 10 909 m (Fendouzhe, 2020) |
Comment la Chine y est parvenue

Le chemin a été long et méthodique. En 2012, le submersible Jiaolong atteint plus de 7 000 mètres dans la fosse des Mariannes, un record pour un engin habité de cette catégorie à l’époque. Huit ans plus tard, le Fendouzhe pousse jusqu’à près de 10 909 mètres, presque au plus profond de l’océan.
Ces engins ont servi de terrain d’apprentissage. Chaque campagne a permis d’affiner les coques en titane, les systèmes de flottabilité, les bras manipulateurs et la navigation acoustique. Le prélèvement de roche s’appuie sur ce socle : il faut un engin stable, un opérateur précis et un outil capable de mordre dans une roche dure sans se bloquer.
Le pays a aussi investi dans le forage scientifique de grande ampleur, avec le navire Meng Xiang, conçu pour forer très profondément sous le plancher océanique. Ce type d’outil complète les submersibles : les uns échantillonnent le fond en surface, l’autre va chercher plus bas dans la croûte.
Les défis extrêmes de l’exploration abyssale
Le premier adversaire s’appelle la pression. Elle augmente d’environ une atmosphère tous les dix mètres, ce qui donne autour de 600 atmosphères à 6 000 mètres. Chaque joint, chaque câble et chaque capteur doit y résister sans faillir, sinon la mission s’arrête net.
Viennent ensuite l’obscurité totale, le froid et la communication. Sous l’eau, les ondes radio ne passent pas : il faut recourir à l’acoustique, plus lente et moins précise, une contrainte que connaissent bien les câbliers français posant des câbles sous-marins sur les fonds océaniques. Piloter un bras robotisé avec quelques secondes de décalage, sur une roche que l’on distingue mal, demande un entraînement considérable.
Enfin, la roche elle-même complique la tâche. Les basaltes et les roches de la croûte océanique sont dures, parfois fracturées. Un carottage réussi suppose de garder l’échantillon en un seul morceau, puis de le remonter sans le laisser se dégrader dans le changement brutal de pression.
600 atmosphères : ce que subit un outil à 6 000 mètres
C’est l’équivalent d’un poids de 600 kilos sur chaque centimètre carré de l’engin. À ce niveau, un défaut microscopique de fabrication suffit à compromettre toute une campagne.
Les enjeux stratégiques des ressources des abysses
Derrière la science, il y a de l’économie et de la géopolitique. Les fonds marins abritent des nodules polymétalliques riches en nickel, cobalt, manganèse et cuivre, mais aussi des sulfures hydrothermaux autour des dorsales. Ces métaux entrent dans la fabrication des batteries et de l’électronique, au cœur de la transition énergétique.
Maîtriser le prélèvement de roche, c’est comprendre où se trouvent ces ressources minérales et comment elles se forment. Ce savoir donne un avantage à qui veut déposer des demandes de zones d’exploration ou peser dans les négociations internationales. Pékin détient déjà plusieurs contrats d’exploration auprès de l’Autorité internationale des fonds marins (ISA), l’organisme onusien basé en Jamaïque.
Le cadre juridique reste en construction. L’ISA n’a pas encore adopté de règlement définitif pour l’exploitation minière sous-marine, et plusieurs États réclament un moratoire, au nom des risques pour des écosystèmes que l’on connaît encore très mal. De son côté, Washington a affiché une position plus favorable à l’extraction, ce qui alimente les tensions autour de ces fonds.
Ce que cet exploit change vraiment

Il ne signifie pas que la Chine va exploiter les abysses demain. Il montre qu’elle dispose désormais des outils pour étudier la géologie profonde en toute autonomie, sans dépendre des équipes et des engins d’autres pays.
Pour la recherche, c’est une bonne nouvelle : plus d’acteurs capables de prélever des échantillons, c’est plus de données sur la tectonique, le volcanisme sous-marin et les origines de la vie autour des sources hydrothermales. Pour la scène internationale, c’est un signal clair : la course aux grands fonds ne se joue plus à deux ou trois, et ses règles restent à écrire.


