En Sicile occidentale, un village entier disparaît sous une immense coulée de béton blanc. Pas un accident, pas un chantier abandonné : une œuvre d’art. Depuis plus de quarante ans, 85 000 m² de béton recouvrent les ruines de Gibellina, rasée par un tremblement de terre en 1968. Voici l’histoire du Cretto di Burri, l’une des œuvres de Land Art les plus impressionnantes d’Europe.
Le Cretto di Burri, c’est ce nom qui revient sans cesse chez les voyageurs de passage en Sicile occidentale. Concrètement, il s’agit d’une gigantesque chape de béton blanc coulée directement sur les décombres de l’ancien village de Gibellina, détruit par un séisme. L’artiste Alberto Burri n’a pas reconstruit les maisons : il a figé leur souvenir sous une matière minérale, en respectant le tracé exact des anciennes rues. Le résultat ressemble à un labyrinthe de béton figé, parcouru de fissures qui reproduisent le plan urbain d’origine.
Le Cretto di Burri : une œuvre de Land Art monumentale en Sicile
Le site s’étend sur près de 85 000 m², ce qui en fait l’une des plus grandes œuvres d’art contemporain au monde en termes de surface. Vu du ciel, le Cretto ressemble à un puzzle blanc posé sur une colline, entaillé de larges tranchées qui séparent chaque bloc de béton. Ces tranchées ne sont pas décoratives : elles correspondent exactement aux anciennes rues de Gibellina, que l’on peut encore parcourir à pied aujourd’hui.
Marcher dans ces couloirs de béton produit une sensation particulière. On avance dans un village qui n’existe plus, mais dont le squelette urbain reste lisible sous les pieds. C’est précisément l’intention de l’œuvre : transformer un lieu de deuil en un espace de mémoire collective, où le visiteur ressent physiquement l’ampleur de ce qui a disparu.
Le tremblement de terre du Belice de 1968 et la destruction de Gibellina
Tout commence dans la nuit du 14 au 15 janvier 1968. Un violent tremblement de terre du Belice frappe plusieurs communes de la vallée du Belice, dans la province de Trapani. Gibellina, comme d’autres villages de la région, est presque entièrement détruite. Les secours mettent du temps à arriver, et une partie de la population reste des mois sous des tentes, dans des conditions précaires.
Les autorités décident finalement qu’il est impossible de reconstruire sur le site d’origine, jugé trop instable. Le village détruit est abandonné tel quel, avec ses ruines, ses souvenirs et les vies qui s’y sont arrêtées. Une nouvelle ville, Gibellina Nuova, est construite à une vingtaine de kilomètres, sur un terrain plus sûr. Mais que faire des ruines de l’ancien village ? C’est là qu’intervient Alberto Burri.
Le séisme de 1968 a rasé plusieurs villages de la vallée du Belice, faisant des centaines de victimes et laissant des milliers de personnes sans logement pendant des années. Gibellina, l’un des cas les plus emblématiques, a mis près de dix ans avant que le projet de Burri ne prenne forme sur les ruines.
Alberto Burri et la création du Cretto : recouvrir les ruines pour préserver la mémoire

Alberto Burri, artiste italien reconnu pour ses travaux sur la matière et la texture, est invité à intervenir sur le site dans les années 1980. Plutôt que de déblayer les ruines, il propose une idée radicale : les recouvrir entièrement de béton blanc, en conservant le tracé des rues comme des cicatrices creusées dans la matière. L’œuvre devient alors un tombeau à ciel ouvert, mais aussi un monument qui refuse l’oubli.
Ce choix artistique s’inscrit dans une démarche d’art in situ : l’œuvre n’a de sens que sur ce lieu précis, avec cette histoire précise. Burri ne cherche pas à embellir la tragédie, il cherche à la rendre visible et permanente. Le blanc du béton évoque à la fois le linceul et la page vierge, comme si le village continuait d’exister sous une autre forme, minérale et silencieuse.
Le chantier, commencé en 1985, n’a jamais été totalement achevé faute de financements suffisants. Une partie du Cretto est restée inachevée pendant des décennies, avant que des travaux de restauration ne permettent, plus récemment, de compléter certaines zones et de sécuriser le site pour les visiteurs.
Gibellina Nuova, la ville-musée d’art contemporain
À une vingtaine de kilomètres du Cretto, Gibellina Nuova a été pensée comme une reconstruction singulière. Plutôt que de rebâtir un village traditionnel, les autorités locales ont invité des architectes et artistes contemporains à concevoir la nouvelle ville comme un véritable espace d’architecture contemporaine à ciel ouvert. Sculptures monumentales, bâtiments expérimentaux et places atypiques ponctuent les rues.
Cette approche fait de Gibellina Nuova un cas unique en Italie : une commune reconstruite après une catastrophe, mais transformée en musée vivant. Le contraste avec le Cretto est saisissant. D’un côté, une ville qui a choisi de se réinventer par l’art. De l’autre, un site qui a choisi de figer le drame plutôt que de l’effacer. Les deux lieux se complètent et racontent ensemble l’histoire de la reconstruction après le séisme.
Visiter le Cretto di Burri : accès et informations pratiques

Le site se trouve à environ une heure de route de Trapani, dans l’arrière-pays de la Sicile occidentale. La voiture reste le moyen le plus simple pour s’y rendre, la région étant peu desservie par les transports en commun. Un parking permet de se garer à proximité, avant de rejoindre le Cretto à pied.
La meilleure période pour la visite se situe au printemps ou en fin de journée en été, pour éviter la chaleur intense qui se reflète sur le béton blanc. L’accès est généralement libre, sans horaires stricts, ce qui permet de prendre le temps de parcourir les allées à son rythme. Beaucoup de visiteurs recommandent de venir au coucher du soleil, quand la lumière rasante accentue les reliefs et les fissures du site.
Pour profiter pleinement de la visite, il est conseillé de :
- prévoir des chaussures confortables, le sol en béton étant irrégulier par endroits ;
- combiner la visite avec un passage à Gibellina Nuova pour comprendre l’ensemble du récit ;
- se munir d’eau, car aucun point de ravitaillement n’est présent directement sur le site.
Ce lieu attire aujourd’hui photographes, amateurs d’architecture contemporaine et voyageurs curieux de découvrir un pan méconnu du patrimoine sicilien. Le Cretto di Burri reste, quarante ans après sa création, l’une des œuvres les plus singulières dédiées à la mémoire d’un village disparu.





