Une entreprise franco-italienne du nucléaire vient de faire un choix qui en dit long. Plutôt que de lever des fonds à Paris, Londres ou Francfort, Newcleo a préféré traverser l’Atlantique pour entrer en bourse à Wall Street. Retour sur une opération qui interroge tout l’écosystème européen du financement de l’innovation.
Newcleo a finalisé son introduction en bourse au Nasdaq via une fusion SPAC avec NewHold Investment Corp. L’opération a permis de lever 247 millions de dollars, pour une valorisation totale de 2,4 milliards de dollars. La cotation a démarré début septembre, avec des premières séances marquées par une forte volatilité du titre, symptôme d’un marché encore incertain sur la valeur réelle des promesses technologiques du secteur.
L’introduction en bourse de Newcleo au Nasdaq : les faits
Le mécanisme choisi n’est pas une introduction en bourse classique. Newcleo est passée par une fusion SPAC, c’est-à-dire un rachat par une société coquille déjà cotée, NewHold Investment Corp, spécialisée dans les investissements liés à l’énergie et aux infrastructures critiques. Ce montage permet d’accéder au marché boursier américain plus rapidement qu’un IPO traditionnel, avec des exigences réglementaires allégées.
Les 247 millions de dollars levés doivent financer le développement industriel de la technologie de Newcleo, la construction de démonstrateurs et l’avancement des projets de sites en Europe. La valorisation de 2,4 milliards de dollars place l’entreprise parmi les acteurs les mieux capitalisés du secteur des mini-réacteurs nucléaires, aux côtés d’autres noms qui ont eux aussi misé sur les États-Unis pour se financer.
Qui est Newcleo, le spécialiste franco-italien du nucléaire ?
Fondée en 2021, Newcleo est une entreprise franco-italienne qui développe une filière complète autour des mini-réacteurs nucléaires, aussi appelés small modular reactor ou SMR. Son ambition ne se limite pas à la production d’électricité : elle vise aussi le recyclage du combustible nucléaire usé, un argument qui séduit les investisseurs sensibles aux enjeux de déchets radioactifs, à l’image des centaines de milliers de tonnes issues du démantèlement du site nucléaire de Fessenheim.
Les réacteurs LFR : des mini-centrales nucléaires innovantes
Le cœur de la technologie repose sur le LFR-AS-200, un réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb. Ce choix technique, plus rare que les réacteurs à eau pressurisée classiques, permet en théorie une meilleure efficacité énergétique et la possibilité de brûler certains déchets nucléaires existants comme combustible. C’est cette promesse de sûreté renforcée et de gestion des matières radioactives qui distingue Newcleo de la concurrence.
Les sites d’implantation en Europe et dans le monde
Newcleo porte plusieurs projets industriels en Europe. En France, un site est envisagé près de Chinon, région historiquement liée à la filière nucléaire nationale, comme en témoigne aussi le réacteur ITER en cours d’achèvement dans le sud du pays. L’entreprise développe aussi des installations en Italie, son autre pays d’origine, ainsi que des partenariats au Royaume-Uni et en Slovaquie, deux pays qui misent sur les SMR pour diversifier leur mix énergétique.
| Donnée | Chiffre |
|---|---|
| Montant levé | 247 millions de dollars |
| Valorisation | 2,4 milliards de dollars |
| Marché de cotation | Nasdaq |
| Véhicule financier | Fusion SPAC avec NewHold Investment Corp |
| Technologie phare | LFR-AS-200 |
Pourquoi choisir Wall Street plutôt que l’Europe ?

La question mérite d’être posée frontalement : pourquoi une entreprise stratégique pour l’Europe, née de capitaux français et italiens, va-t-elle chercher son argent aux États-Unis ? La réponse tient en grande partie à la structure même du financement des technologies de rupture sur le Vieux Continent.
Le fossé de financement entre l’Europe et les États-Unis
Les marchés européens restent frileux face aux entreprises deeptech qui nécessitent des investissements massifs sur de longues durées avant de générer le moindre revenu. Le nucléaire coche toutes les cases de ce profil à risque : capital intensif, cycles de développement longs, incertitude réglementaire forte. Les investisseurs institutionnels européens, souvent contraints par des mandats prudents, hésitent à s’engager sur ce type de pari.
L’attractivité du marché américain pour les technologies de rupture
À l’inverse, Wall Street dispose d’une profondeur de capitaux considérable et d’une appétence historique pour les paris technologiques ambitieux. Le mécanisme du SPAC, largement développé aux États-Unis, offre une voie d’accès rapide à la cotation, avec une communauté d’investisseurs habitués à valoriser des promesses avant les résultats. Pour une entreprise comme Newcleo, encore loin de la production commerciale, ce contexte change tout.
L’exode silencieux des deeptech européennes
Newcleo n’est pas un cas isolé. Plusieurs entreprises technologiques européennes, faute de financement suffisant sur leur continent d’origine, choisissent désormais une cotation aux États-Unis pour accéder à des capitaux plus abondants et à des investisseurs plus tolérants au risque.
Les débuts boursiers : une action volatile
Les premières séances de cotation ont confirmé les craintes de certains analystes. Le titre a connu de fortes variations en quelques jours, reflet d’un marché qui hésite encore entre l’enthousiasme pour la relance du nucléaire et le scepticisme face à une technologie encore au stade de démonstration. Cette volatilité n’est pas anormale pour une jeune entreprise issue d’un SPAC, mais elle rappelle que la route vers la rentabilité industrielle reste longue.
Les investisseurs surveillent désormais plusieurs jalons : l’avancement du site français près de Chinon, les autorisations réglementaires en Italie et au Royaume-Uni, ainsi que les premiers essais concrets du réacteur LFR-AS-200. Chaque annonce technique pourrait faire bouger le cours de manière significative dans les mois à venir.
Les implications pour l’échiquier européen du nucléaire

Cette introduction en bourse à Wall Street pose une question de fond pour l’Europe. Alors que la France et plusieurs pays voisins relancent leurs ambitions nucléaires, l’un de leurs champions technologiques les plus prometteurs doit se tourner vers les marchés américains pour trouver les capitaux nécessaires à son développement. L’ironie est frappante : une filière présentée comme stratégique pour la souveraineté énergétique européenne dépend, pour son financement, d’investisseurs situés à des milliers de kilomètres.
Ce constat alimente les débats sur la nécessité de renforcer les mécanismes de financement européens pour les technologies de rupture, notamment dans l’énergie, un enjeu de souveraineté déjà visible avec le ruban HTS pour la fusion nucléaire que l’Europe cherche à produire elle-même. Sans évolution rapide des marchés de capitaux du continent, d’autres entreprises pourraient suivre le chemin tracé par Newcleo, laissant l’Europe dépendante de décisions prises à New York pour des technologies qu’elle a elle-même vu naître.





