Deux réacteurs à l’arrêt depuis 2020, et pourtant, pendant des années, aucun engin de chantier n’est venu toucher un mur de la centrale alsacienne. Fessenheim est devenue le symbole d’un paradoxe français : fermer une centrale nucléaire est une décision politique rapide, la démanteler prend une génération entière. Voici ce qui explique ces 28 ans annoncés et ces 405 000 tonnes à traiter.
Fessenheim : deux réacteurs arrêtés en 2020, un chantier qui ne démarre qu’après des années
Les deux réacteurs de Fessenheim, en Alsace, ont cessé de produire de l’électricité en février et juin 2020, sur décision de l’État. Cette fermeture, promise de longue date, marquait la fin de la plus ancienne centrale nucléaire encore en service en France. Beaucoup imaginaient alors que les grues et les robots de découpe suivraient rapidement.
La réalité a été toute autre. Entre l’arrêt effectif et le lancement des premières opérations concrètes de démantèlement, plusieurs années se sont écoulées sans qu’un seul mur ne soit touché. Le combustible nucléaire a d’abord dû être évacué, les autorisations administratives préparées, et EDF a dû obtenir le feu vert de l’Autorité de sûreté nucléaire pour chaque étape. Ce délai, souvent invisible pour le grand public, fait partie intégrante du calendrier réel d’un chantier nucléaire.
405 000 tonnes de matériaux : l’ampleur du démantèlement
C’est le chiffre qui donne la mesure du chantier : environ 405 000 tonnes de matériaux et de déchets devront être traités pour effacer les deux réacteurs de Fessenheim. Béton, acier, gaines, structures métalliques, une partie de ces matériaux est faiblement ou moyennement radioactive et doit suivre des filières de traitement spécifiques, tandis que le reste sera recyclé ou évacué comme déchet classique.
Ce volume donne une idée concrète de la taille d’une centrale nucléaire une fois qu’on la regarde non plus comme un site de production, mais comme un immense objet industriel à décomposer pièce par pièce. Chaque tonne doit être caractérisée, tracée, puis orientée vers la bonne filière, ce qui explique en partie pourquoi l’opération s’étale sur autant d’années.
405 000 tonnes, ça représente quoi ?
C’est à peu près l’équivalent du poids de 40 000 camions chargés à bloc, ou de plusieurs dizaines de tours Eiffel. Une fraction seulement de ce volume est radioactive : la grande majorité est du béton et des matériaux inertes qui seront évacués ou revalorisés.
Horizon 2048 : pourquoi 28 ans pour effacer la centrale ?

EDF vise un démantèlement complet à l’horizon 2048, soit environ 28 ans après l’arrêt des réacteurs en 2020. Ce délai peut surprendre, mais il correspond à une réalité physique incontournable : la radioactivité résiduelle des structures internes du réacteur ne permet pas d’intervenir immédiatement avec des équipes humaines sur toutes les zones.
Le calendrier se découpe en plusieurs grandes phases, chacune conditionnée par la précédente et par les autorisations de l’ASN.
| Phase | Période estimée | Objectif |
|---|---|---|
| Évacuation du combustible | 2020-2023 | Retirer le combustible des cuves et le refroidir |
| Démantèlement des équipements | 2025-2035 | Découpe des circuits et des équipements internes |
| Découpe du réacteur | 2035-2045 | Découpe des parties les plus radioactives par robots |
| Assainissement final | 2045-2048 | Déclassement du site et retour à un état non nucléaire |
Les étapes techniques du démantèlement
Avant toute découpe, le combustible nucléaire encore présent dans les piscines doit être entièrement évacué vers des sites de traitement dédiés. Cette opération, à elle seule, prend plusieurs années et conditionne tout le reste du chantier. Une fois le combustible parti, les équipes s’attaquent aux circuits auxiliaires, aux pompes, aux générateurs de vapeur, des éléments moins irradiés que le cœur du réacteur.
Vient ensuite la phase la plus délicate : la découpe du réacteur lui-même. C’est à ce stade que le chantier devient réellement spectaculaire, et aussi le plus long, car chaque geste doit être calculé pour limiter l’exposition des travailleurs.
Combustible, radioactivité et robots : les obstacles à franchir
La radioactivité résiduelle du cœur du réacteur interdit toute intervention humaine directe sur certaines zones pendant des années après l’arrêt. C’est pourquoi EDF s’appuie de plus en plus sur des robots téléopérés pour découper les structures les plus contaminées, à distance, sous eau ou en atmosphère contrôlée.
Cette robotisation progresse, mais elle reste coûteuse et lente à déployer (chaque outil devant être qualifié, testé, puis validé par l’ASN avant d’être utilisé sur le site), un défi technique qui rappelle la réparation des deux failles techniques d’ITER après plusieurs mois de travaux. C’est l’un des facteurs qui explique pourquoi la découpe des réacteurs occupe à elle seule une décennie du calendrier global.
Retards et blocages : EDF, l’État et l’ASN dans un jeu de ping-pong
Le dossier Fessenheim a longtemps souffert d’un enchevêtrement de responsabilités. EDF dépose les demandes d’autorisation, l’État arbitre les décrets nécessaires, et l’ASN examine chaque étape sous l’angle de la sûreté, sans céder sur les délais d’instruction. Ce fonctionnement, normal pour un site nucléaire, s’est traduit à Fessenheim par des années où le chantier semblait à l’arrêt, alors même que les réacteurs ne fonctionnaient plus depuis longtemps.
La publication tardive de certains décrets a par exemple retardé le lancement des opérations les plus visibles, laissant l’impression d’un site figé pendant que la facture continuait de courir. Ce jeu d’allers-retours administratifs illustre la difficulté française à articuler rapidité de décision politique et rigueur des procédures de sûreté.
Coût et facture : un chantier qui pèse lourd sur les finances

Le démantèlement de Fessenheim représente un investissement de plusieurs centaines de millions d’euros, une somme qui s’ajoute au coût déjà supporté pour l’arrêt anticipé des réacteurs. Chaque année de retard alourdit mécaniquement la facture, entre maintenance du site à l’arrêt, sécurisation, et personnel mobilisé sans production d’électricité en contrepartie.
Ce coût sert souvent de référence pour les futurs démantèlements des autres centrales françaises vieillissantes, un peu comme le surgénérateur de l’Isère qui a englouti 12 milliards d’euros pour seulement 6,7 % de fonctionnement. Fessenheim est, à ce titre, un cas d’école : il montre que fermer un réacteur ne coûte pas seulement en électricité perdue, mais aussi en années de gestion administrative et technique avant de pouvoir considérer un terrain comme définitivement assaini.





