Personne n’a encore démonté complètement un réacteur de ce type. Cette phrase suffit à mesurer l’enjeu de ce qui se joue à Chinon, en Indre-et-Loire. EDF y prépare le démantèlement d’un réacteur de la filière UNGG, une technologie que la France a abandonnée depuis des décennies. Sans mode d’emploi existant, chaque geste doit être inventé, testé, puis validé par l’autorité de sûreté.
Ce vide, c’est justement l’opportunité. Ce que les ingénieurs français mettent au point aujourd’hui pourrait demain servir à d’autres pays confrontés aux mêmes installations vieillissantes.
Un nouveau marché mondial du démantèlement UNGG
La réponse tient en quelques lignes. Le démantèlement nucléaire d’un réacteur graphite-gaz n’a jamais été mené à son terme à l’échelle industrielle. Celui qui y parvient en premier détient un savoir-faire rare, avec des procédés éprouvés, des outils télé-opérés et une méthode acceptée par le régulateur. C’est ce capital que la France construit à Chinon.
Le marché potentiel dépasse largement l’Hexagone. Les réacteurs de la famille graphite-gaz, dont les Magnox britanniques sont les cousins les plus proches, ont été construits en grand nombre dans les années 1950 et 1960. On en compte une trentaine à travers le monde, principalement au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, au Japon et en France. Beaucoup sont à l’arrêt, en attente d’une stratégie de démantèlement crédible.
Une trentaine de réacteurs graphite-gaz : l’ordre de grandeur du marché
La France compte à elle seule neuf réacteurs UNGG, tous arrêtés entre 1968 et 1994. Ajoutez les Magnox britanniques, les unités italienne et japonaise et le réacteur espagnol de Vandellós, de conception française : la demande potentielle se chiffre en dizaines d’installations, pour des chantiers étalés sur plusieurs décennies.
Les réacteurs UNGG : une technologie pionnière à démanteler
UNGG signifie « uranium naturel graphite gaz ». Le principe est simple à énoncer : le combustible est de l’uranium naturel, le graphite sert de modérateur pour ralentir les neutrons, et du dioxyde de carbone circule pour évacuer la chaleur. Cette filière, développée par le CEA puis exploitée par EDF, a porté les débuts de l’électricité nucléaire française.
Elle a ensuite été supplantée par les réacteurs à eau pressurisée, plus compacts et plus rentables. Les centrales de Marcoule, Chinon, Saint-Laurent et Bugey ont fermé les unes après les autres. Elles ont laissé derrière elles des installations massives, dont les cœurs contiennent des milliers de tonnes de graphite.
Pourquoi Chinon ? Le site abrite plusieurs réacteurs de première génération, sous la responsabilité d’EDF. Il sert de laboratoire grandeur nature. C’est là que la stratégie de démantèlement a été revue : plutôt que de découper le cœur sous eau, comme envisagé au départ, EDF prévoit d’intervenir à l’air libre, avec des robots et des machines pilotées à distance.
Les défis techniques spécifiques du démantèlement UNGG

Démonter un réacteur à eau pressurisée, la France sait le faire, comme le montre le démantèlement de Fessenheim et ses 405 000 tonnes de déchets, et les retours d’expérience existent. Ici, la géométrie, les matériaux et les volumes changent tout. Le caisson du réacteur est immense, l’accès est limité et la radioactivité impose de travailler à distance.
Le graphite irradié : le principal défi
Le cœur d’un réacteur UNGG est un empilement de blocs de graphite. Après des années sous flux neutronique, ce graphite est devenu un déchet radioactif de type graphite irradié. Il contient notamment du carbone 14 et du chlore 36, des radionucléides à très longue période qui compliquent son stockage.
La France a produit plusieurs dizaines de milliers de tonnes de ce matériau, tous réacteurs confondus. Aucune filière de stockage définitive n’est encore en service pour lui. L’Andra étudie des solutions de stockage à faible profondeur, mais le dossier n’est pas clos. Le retirer du réacteur, le trier, le conditionner : chaque étape est à mettre au point.
La gestion des déchets radioactifs
Autour du graphite, le chantier génère toute une gamme de déchets : ferrailles activées, gaines de combustible, bétons contaminés, résidus de l’assainissement des structures. Les volumes sont considérables, et chaque catégorie suit un circuit précis, du tri sur site jusqu’au centre de stockage adapté.
Le combustible usé, lui, a déjà été évacué des réacteurs à l’arrêt. C’est une étape acquise, qui permet d’attaquer le démontage proprement dit. Reste à démontrer que l’on peut traiter les structures internes sans exposer les opérateurs.
Sur le plan réglementaire, rien ne se fait sans feu vert. L’ASN, l’Autorité de sûreté nucléaire (devenue l’ASNR début 2025 après sa fusion avec l’IRSN), instruit les dossiers et contrôle les opérations. Ses exigences fixent le niveau que devront atteindre les procédés français, et sans doute celui que les clients étrangers attendront.
Export du savoir-faire et perspectives économiques
Le démantèlement est une activité longue, qui s’étale sur des décennies, mais très structurante. Elle mobilise des bureaux d’études, des spécialistes de la robotique, des experts en radioprotection, des entreprises de génie civil nucléaire et des logisticiens des déchets. Chinon peut devenir la vitrine d’une filière française du démantèlement organisée autour d’EDF et de ses partenaires industriels.
Trois débouchés se dessinent :
- la vente de technologies, comme les outils de découpe à distance, les robots et les procédés de tri des matériaux irradiés ;
- les prestations d’ingénierie et d’assistance à maîtrise d’ouvrage auprès d’exploitants étrangers ;
- la formation de compétences, un enjeu réel quand la génération qui a construit ces réacteurs part à la retraite.
Rien n’est acquis pour autant. Le Royaume-Uni s’est déjà doté d’une structure dédiée, la Nuclear Decommissioning Authority, et mène ses propres chantiers sur les Magnox. La concurrence sera réelle, et la crédibilité se gagnera sur le terrain : calendrier tenu, coûts maîtrisés, sûreté irréprochable. Un chantier qui dérape ferait davantage de dégâts à l’image de la filière qu’un chantier discret.
Ce pari a aussi une portée nationale. Les autres réacteurs de première génération, à Saint-Laurent, Bugey et Marcoule, attendent leur tour. Ce que la France apprend à Chinon sert donc d’abord à ses propres sites, avant de s’exporter. Pour EDF, c’est l’occasion de transformer une charge financière, le coût du démantèlement, en un savoir-faire qui se vend.
Il faudra du temps pour que ce marché prenne forme, car les premiers résultats concrets se mesureront sur plusieurs années de chantier. Mais la logique est posée : quand une technologie disparaît, ceux qui apprennent à la défaire les premiers écrivent les règles du jeu pour les autres.

