Tous les dix ans, chaque réacteur français doit prouver qu’il mérite de continuer à produire de l’électricité. Cette épreuve porte un nom un peu austère, le réexamen périodique, mais son enjeu est très concret : savoir si une partie du parc d’EDF peut tourner dix ans de plus, ou doit s’arrêter. Et en ce moment, une part considérable des réacteurs est sur la sellette.
Le réexamen périodique : un contrôle décennal de sûreté nucléaire
Le principe est inscrit dans la loi. Tous les dix ans, à l’occasion d’une visite décennale, l’exploitant arrête son réacteur pour une inspection approfondie. Il vérifie que l’installation respecte toujours les règles qui lui sont applicables (c’est la conformité), puis il réévalue son niveau de sûreté nucléaire au regard des connaissances et des standards les plus récents (c’est la réévaluation).
Concrètement, cela donne des contrôles de la cuve, du circuit primaire et de l’enceinte de confinement, avec des épreuves sous pression, mais aussi des travaux de modernisation. L’ASN, devenue ASNR depuis la fusion avec l’IRSN, examine le dossier d’EDF et décide des conditions dans lesquelles la poursuite de fonctionnement est autorisée. Il n’existe pas de date de péremption légale pour un réacteur : c’est ce réexamen périodique qui tient lieu de feu vert, décennie après décennie.
Pourquoi on parle d’un tiers du parc
Le parc compte 57 réacteurs, répartis en quatre grandes familles que l’on appelle des paliers. Chaque palier partage une conception commune, ce qui permet de traiter beaucoup de sujets de sûreté de façon collective avant de passer aux cas particuliers. Le « un tiers » qui revient dans l’actualité renvoie à un groupe de réacteurs engagés dans un même réexamen décisif, comme les 20 réacteurs de 1300 MWe, soit environ 35 % du parc. Les 32 réacteurs de 900 MWe, eux, pèsent même plus de la moitié des unités.
| Palier | Nombre de réacteurs | Mise en service |
|---|---|---|
| Réacteurs de 900 MWe | 32 | 1977 à 1987 environ |
| Réacteurs de 1300 MWe | 20 | 1984 à 1993 environ |
| Réacteurs de 1450 MWe | 4 | 1996 à 2000 environ |
| EPR de Flamanville | 1 | 2024 |
L’enjeu décisif : prolonger les réacteurs au-delà de 40 ans
Ces réacteurs ont été conçus dans les années 1970 et 1980, avec une hypothèse de fonctionnement de 40 ans. Plusieurs d’entre eux ont déjà franchi ce cap. Construire de nouveaux réacteurs prendra du temps, donc la prolongation des centrales existantes reste, pour l’instant, le levier le plus rapide pour maintenir une production d’électricité décarbonée.
Mais prolonger ne veut pas dire fermer les yeux. Une cuve ne se remplace pas, et son vieillissement doit être suivi de près. D’autres équipements, eux, peuvent être changés : générateurs de vapeur, câbles, pompes ou systèmes de commande. Le réexamen sert justement à trancher, pour chaque composant, entre surveiller, réparer et remplacer.
Le quatrième réexamen des réacteurs de 900 MWe

Le quatrième réexamen est celui qui correspond aux 40 ans de fonctionnement. Il a été ouvert en premier pour le palier le plus ancien, celui des 900 MWe, et il sert de test grandeur nature pour toute la suite. La façon dont il se déroule conditionne le traitement des paliers plus récents.
32 réacteurs de première génération concernés
Les réacteurs de 900 MWe forment l’ossature historique du parc. Depuis la fermeture de Fessenheim, ils sont 32 à répartir leurs visites décennales sur la période en cours. Chacun passe à son tour sous le microscope, avec un chantier de plusieurs mois et un programme de travaux qui se compte en centaines de millions d’euros pour l’ensemble de la série.
Pour les réacteurs de 1300 MWe, le principe est identique. D’après les informations publiées par l’ASNR à l’automne 2025, les orientations générales retenues ouvrent la voie à dix années de fonctionnement supplémentaires pour les 20 réacteurs concernés, à condition que les exigences fixées soient respectées visite après visite.
Le processus et le calendrier
Le réexamen se déroule en deux temps. La phase générique s’applique à tous les réacteurs d’un même palier : EDF présente ses études, l’ASN s’appuie sur l’expertise technique de l’IRSN (désormais intégré à l’ASNR), puis rend une décision qui fixe les objectifs de sûreté et les prescriptions communes. C’est l’étape qui donne le cap.
Vient ensuite la phase individuelle. Réacteur par réacteur, lors de la visite décennale, EDF vérifie l’état réel de l’installation et déploie les modifications retenues. L’ASN rend ensuite une position spécifique, qui peut contenir des exigences supplémentaires. Les visites s’étalent sur plusieurs années, ce qui explique que les 32 réacteurs de 900 MWe ne soient pas examinés en même temps.
Ce que le réexamen ne dit pas : « bon pour dix ans, sans condition »
Une décision favorable ne signe pas un chèque en blanc. Elle s’accompagne de prescriptions, c’est-à-dire d’obligations chiffrées et datées, et chaque réacteur reste soumis à un nouveau réexamen dix ans plus tard.
Le rôle de l’ASN et les prescriptions techniques
L’autorité de sûreté n’est ni l’exploitant ni le gouvernement. Elle contrôle, expertise et tranche. Sa décision après la phase générique peut imposer des prescriptions techniques précises : renforcer la protection contre les risques d’inondation, améliorer la résistance aux séismes, ajouter des moyens de refroidissement de secours, ou encore agir sur la piscine d’entreposage du combustible.
Depuis le 1er janvier 2025, l’ASNR rassemble les missions de l’ancienne ASN et de l’IRSN, ce qui doit fluidifier le dialogue entre expertise et décision. L’objectif affiché pour les réacteurs concernés est de s’approcher le plus possible du niveau de sûreté des réacteurs les plus récents, comme l’EPR. Cet objectif guide le contenu des travaux demandés à EDF.
Le public a aussi son mot à dire. Des consultations sont organisées sur les orientations proposées, et les associations comme les commissions locales d’information peuvent exprimer leurs réserves avant les décisions finales.
Perspectives pour le parc nucléaire français

L’avenir du parc se joue donc sur plusieurs plans à la fois. D’un côté, les réexamens successifs dictent le rythme des chantiers et la disponibilité des réacteurs, ce qui pèse sur la production et sur les arrêts programmés. De l’autre, la question d’une durée de vie de 50 ans, voire 60 ans, se pose déjà pour certaines unités, et elle fera l’objet de nouveaux examens.
Le sujet dépasse l’aspect technique. Il touche à la facture d’électricité, à la souveraineté énergétique et à la capacité d’EDF à financer les travaux tout en construisant de nouveaux réacteurs. Chaque décision de l’ASNR est donc scrutée, parce qu’elle détermine si un tiers du parc, puis davantage, continuera de produire ou s’effacera progressivement, à l’image du démantèlement du premier réacteur UNGG français.
Pour le lecteur, le réflexe à garder est simple : derrière chaque annonce de « feu vert » ou de « nouvelle décennie », il y a une procédure en deux temps, des prescriptions à tenir et un nouveau rendez-vous dans dix ans. C’est ce mécanisme, plus que n’importe quelle date butoir, qui décide du sort de chaque réacteur.



